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Prescription, une erreur de clic en médecine de ville

Web page - Posted on Mar 19 2015

Alexandra est une jeune femme qui a débuté une grossesse récemment. Elle consulte le Dr G pour une infection cutanée qui évolue depuis quelques jours. Le docteur G constate qu’il s’agit d’une infection possiblement staphylococcique et prescrit de la pristinamycine.

En fin de journée, le Dr G reçoit un appel du pharmacien qui s’étonne de la prescription informatisée : il est en effet indiqué sur celle-ci probénécide, un comprimé habituellement indiqué dans le traitement de l’hyperuricémie.

Le docteur G réalise qu’au moment de prescrire la pristinamycine, il a cliqué par erreur sur la ligne située juste au-dessous et qui correspond à la probénécide.

Ce qu’en dit le médecin généraliste 

J’ai vu Alexandra en milieu d’après-midi. Je me souviens avoir eu une consultation très chargée ce jour-là. J’étais préoccupé par l’état de santé d’un patient que j’avais hospitalisé quelques jours auparavant. Je n’ai pas relu l’ordonnance comme je le fais habituellement. Cette erreur de clic au moment de la prescription me fait rétrospectivement très peur car je me rends compte que sans la vigilance du pharmacien cette patiente aurait pu avoir un traitement non adapté et dangereux en raison de la grossesse.

Ce qu’en dit le pharmacien 

Je me suis tout de suite rendu compte de l’erreur du praticien. J’avoue ne pas avoir compris pourquoi le docteur G que je connais bien a fait cette prescription. Quand je l’ai appelé, il m’a expliqué avoir fait une erreur de clic sur son logiciel de prescription. Je suis toujours très vigilant avec les ordonnances apportées par les patients mais je me dis que je pourrais un jour faire moi-même une erreur et délivrer un médicament non adapté.

Propos recueillis par le Dr Jean Brami – HAS

Avertissement : les témoignages des patients et des professionnels sont recueillis d’une manière anonyme, dans le cadre d’une charte qui peut être consultée sur demande. Ils sont utilisés dans un but pédagogique et les personnes interviewées s’engagent à ne pas utiliser la rubrique à des fins polémiques ou contentieuses. 

 

Commentaires de l’expert 

La conception d'un logiciel ne permet pas d'éviter l'erreur de clic de souris. L'ergonomie informatique ne peut pas être optimisée pour toutes les situations cliniques et pour tous les utilisateurs. On comprend aussi que le médecin qui a élaboré son ordonnance sur un poste informatique l'a ensuite signée avec moins d'attention que s'il l'avait intégralement rédigée sur du papier.

Avant qu'on construise des routes, il n'y avait pas d'accident de la route. L'informatisation des soins fait apparaître de nouveaux risques mais il y a fort à parier que, comme pour les routes, ces nouveaux risques ne seront pas des arguments suffisants pour arrêter le mouvement. Au contraire, la collecte d'un nombre de données tous les jours plus grand sur les patients, la production toujours plus importante de références auxquelles doivent se conformer les professionnels de santé et le caractère de plus en plus collaboratif des prises en charge rendent les systèmes d'information et de communication incontournables.

La question doit donc être déplacée sur les exigences qu'on impose à ces outils informatiques pour qu'ils contribuent à la sécurité et à la qualité des soins. Un logiciel d'aide à la prescription (LAP) certifié selon le référentiel de la HAS aurait averti le médecin que, chez cette femme enceinte, la prescription de probénécide était contre-indiquée. De même, un logiciel d'aide à la dispensation (LAD) certifié selon le référentiel de la HAS, détecte la déclaration de grossesse sur la carte vitale de la patiente et avertit le pharmacien du risque de la dispensation de probénécide.

Dr Pierre Liot – HAS

La certification des logiciels d’aide à la prescription et à la dispensation

La loi n°2011-2012 du 29 décembre 2011 rend la certification obligatoire pour tout logiciel d’aide à la prescription médicale (LAP) et tout logiciel d’aide à la dispensation (LAD). Le décret n° 2014-1359 du 14 novembre 2014 fixe au 1er janvier 2015 l'entrée en vigueur de cette obligation.

La HAS a pour mission d’élaborer et de publier les référentiels au regard desquels les LAP et les LAD sont certifiés. Ces certifications sont mises en œuvre dans un second temps par des organismes certificateurs accrédités par le Comité français d'accréditation (Cofrac). Pour être éligible à la certification, un LAP ou un LAD doit s’appuyer sur une base de données sur les médicaments (BdM) agréée par la HAS.

La certification des LAP et des LAD vise plusieurs objectifs :

  • améliorer la sécurité de la prescription quant à l’existence d’éventuelles interactions médicamenteuses, contre-indications en fonction du profil du patient, allergies à certaines molécules, dépassements de posologie ;
  • améliorer l’efficience de la prescription par la diminution du coût du traitement à qualité égale ;
  • favoriser la conformité de la prescription aux dispositions réglementaires notamment la prescription en dénomination commune internationale (DCI) pour tous les médicaments, rendue obligatoire à compter du 1er janvier 2015 ;
  • faciliter le travail du prescripteur en permettant par exemple de visualiser l’ensemble des traitements en cours et l’historique des médicaments pris par un patient.

Pour une présentation des types d’erreurs médicales liées à l’informatisation de la prescription et aux problématiques rencontrées, le lecteur peut se reporter à une présentation de l’Omedit Basse-Normandie sur la iatrogenèse induite par l’informatisation du circuit du médicament.

Marc Fumey – HAS

 

Un engagement de chacun : s’interroger sur la place de la personne face à la technique

Le déploiement du numérique1 (informatisation, marché des objets intelligents) donne lieu à de nouvelles « formes d’agir »2 qui entraînent une modification de la relation entre le médecin, le malade et la maladie. La technique fait irruption dans cette relation, presque comme un nouvel acteur du soin et confronte soignant et soigné à des problématiques renouvelées.

  • La modification des contours de la sphère privée3 et la sauvegarde du secret médical. Quelles sont les données que l’on peut accepter de partager ? Quelles limites se fixer au dévoilement de soi et d’autrui sur la toile à l’heure d’une captation possible, voire banalisée des données ? Comment réguler une éventuelle utilisation des données exportées dans le Cloud par des tiers, la sélection possible du risque par les assureurs, le devenir des données stockées ?
  • L’autonomie accordée au patient. Alors que la mesure des paramètres de santé était autrefois réalisée par (ou avec) le soignant, elle peut être maintenant effectuée directement par (ou avec) l’objet intelligent. Comment alors apprécier la réelle autonomie du patient ? Présumé mieux informé car connecté, chaque patient est-il pour autant plus autonome ?
  • Le risque d’inégalité lié à l’accessibilité et à la compétence numérique à acquérir. Comment tenir compte de la fracture numérique ? Si le bénéfice4 de l’innovation au service de la personne vulnérable parait supérieur aux inconvénients, le challenge du traitement de données sensibles qui relèvent de la sphère de l’intime, pose la question d’un équilibre toujours précaire à maintenir entre une autonomie et une sécurité parfois illusoires et le respect de la sphère privée. A côté de la promesse d’une régulation institutionnelle et technique, se pose la question d’une vigilance de chacun. « L’interrogation sur l’agir reste plus que jamais indispensable5 » dans une société régie par le principe d’immédiateté.
 
 

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1. CNOM Santé connectée, de la e-santé à la santé connectée, le livre Blanc du Conseil national de l’Ordre des médecins, janvier 2015.
2. Hans Jonas, Le principe responsabilité, Paris, les Editions du cerf, (traduction française), 1990.
3. CNIL Cahiers Innovation&Prospective n°1 Vie privée à l’horizon 2020.
4. Parmi les bénéfices escomptés, on peut citer : la facilitation de l’observance des traitements, le rôle d’accompagnement thérapeutique, la mise en œuvre des traitements, l’aide au diagnostic et au dépistage, le renforcement des logiques de parcours…).
5. Hans Jonas, Le principe responsabilité, Paris, les Editions du cerf, (traduction française), 1990.

 

Frédérique Haniquaut – HAS